Lettres de Jeanne (1). Inédit – Arnaud Beaujeu

Cela fait une paye, mon chéri, que je n’ai plus pris la plume en main – si j’ose m’exprimer ainsi, comme dirait Eve Ruggieri –, mais c’est seulement depuis quelques jours que je suis enfin tranquille, sans déplacements en vue. Cela me laisse le temps de faire le tour des dégâts et des déconvenues qui se sont accumulées durant ces derniers mois.

La chaudière fait un bruit infernal. J’en ai parlé à Irène qui m’a répondu froidement « que  c’est normal » ! que ma chaudière a toujours fait autant de bruit mais que j’ai  dû oublier (probablement parce que je deviens gâteuse !) Je n’ai rien répondu ! Les amnésies, cela me la coupe.

Côté jardin, Monsieur Jean, pensant je suppose me faire plaisir, s’est mis en tête, pendant mon absence, de jouer au petit élagueur. En fait, il m’a avoué que c’est un copain à lui qui s’en est mêlé. Pour le mûrier, ma foi c’est normal et pas mal fait, mais en ce qui concerne le saule pleureur, hélas, il est réduit à sa plus simple expression. Aussi tondu que le mûrier ! M. Jean prétend avoir demandé conseil à quatre spécialistes !!!! Lesquels ont assuré que c’était la façon d’élaguer un saule-pleureur à Paris ! A Paris, dans un petit jardin de la ville, peut-être, mais quand les Shepards, venus dernièrement, ont vu le spectacle, ils ont croulé de rire. Je t’assure que je ne riais pas : j’étais catastrophée. Il faudra des années avant d’avoir un arbre convenable.

Plus réjouissant, samedi, j’ai eu la visite de Jasper, le fils de notre Pépé baladeuse, qui est venu m’aider au jardin. Il ne veut jamais être payé parce que je lui donne des timbres depuis des années, et après son travail, je lui offre un verre et nous bavardons pendant une heure. Il prétend que je suis la seule personne avec qui il bavarde. C’est un curieux garçon, loin d’être inintelligent mais terriblement complexé et, je crois, persuadé qu’avec une pareille mère, il ne peut jamais devenir autre chose que manœuvre. Il vit comme un sauvage, ne fréquente personne, s’exprime très bien et ne semble pas du tout intéressé par le fric. Il ne ferait pas une heure supplémentaire pour gagner plus et refuserait de venir m’aider si je le payais.

Dîné hier chez tes parents avec Joëlle qui était dans un jour faste et s’est lancée dans une description de Bénarès qu’elle seule, bien entendu, avait compris, le tout en roulant d’extase les yeux au ciel… C’était tellement admirable de voir ces lépreux, ces mendiants heureux, heureux, se baignant dans le fleuve ! J’ai osé mentionner que ces baignades dans un fleuve où tout le monde jetait de la merde, etc., etc., pouvait avoir des inconvénients… Cela lui a fait pousser des clameurs d’indignation désolée. Comment pouvais-je à ce point ne pas voir et sentir la beauté justement de cette saleté, ce dénuement ! J’ai lancé un regard à ton père qui semblait prêt à éclater de rire. Cette brave femme est vraiment imbuvable à certains moments. Faut la prendre comme une attraction si on ne veut pas l’étrangler. J’ai l’impression que sa méningite ne l’a pas arrangée !

Sur ces bonnes paroles, je t’embrasse et file poster cette babillarde. Jeanne.

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