Lettres de Jeanne (2), Inédit – Arnaud Beaujeu

Mon cher grand,

Me revoici devant ma machine. Ecrire à la main devient de plus en plus pénible. J’ai acheté ce beau papier avion mais je n’ose pas taper dessus car on n’y voit rien. C’est vraiment un achat idiot ! Toi tu as des yeux de 20 ans. Alors je suppose que tu peux déchiffrer…

Le voyage s’est bien passé. J’étais seule dans toute ma gloire, non seulement dans mon compartiment de six, mais dans le wagon. Le soir, j’ai mangé au wagon-restaurant, ce qui m’a rappelé mes époques de grandeur où le restaurant des wagons-lits était renommé pour ses menus… mais aussi pour son prix.  Hélas, pour ce qui est du prix, cela n’a pas changé. En revanche, le service ne vaut plus celui d’antan : on attend un temps fou ce que je déteste. Je me souviens qu’une fois, j’ai déjeuné seule à la table avec Peter Oustinov (je ne sais plus comment cela s’orthographie) : j’aurais voulu lui dire à quel point j’avais adoré sa pièce de théâtre, Les Quatre colonels, pièce qui avait fait fureur après la guerre, mais je n’ai pas osé lui adresser la parole. J’ai toujours tellement horreur d’importuner mon monde que j’ai raté ainsi de belles occasions de connaître des gens intéressants.

J’ai été très occupée ces derniers quinze jours et lancée dans un véritable chasse de détective qui a demandé moultes visites, coups de fil, lettres… La cause, une lettre du fils de Jean Vanden Eekhoudt (comme nom, c’est pas piqué des hannetons !), m’écrivant qu’il désirait faire une biographie de son père et recherchait tous les tableaux peints vers 1900-1914. Sachant que son père et le mien étaient des amis intimes, il me demandait si je possédais des Vanden E. et si je pouvais lui donner des adresses ou trouver de vieux amis susceptibles d’avoir des Vanden… Moi, en tout et pour tout, j’ai le très beau portrait de Mary et le petit de mon père jouant du violoncelle. Jean-Pierre Vanden, le fils donc, est venu avec sa femme : ils sont charmants tous les deux et nous avons grandement sympathisé. J’ai pu lui retrouver quelques autres portraits en me mettant en rapport avec des cousins germains que j’avais vus une fois dans ma vie mais qui ont semblé ravis de retrouver la cousine.

Je t’écris en regardant mon papier d’un œil, pendant que je contemple de l’autre une tourterelle et un énorme ramier qui se battent pour le bac à graines et surtout celui contenant de l’eau. L’autre jour, n’ayant pas d’alcool pour ajouter à l’eau afin qu’elle ne gèle pas, j’ai mis un peu de Whisky et je crains d’avoir un peu forcé la dose car pendant des jours je n’ai plus vu le couple de tourterelles et à présent une seule est au rendez-vous. Je crains que l’une d’elles un peu grogy se soit faite attraper et passer à la casserole. Il a gelé tellement fort, que quelques gouttes d’alcool comme on le recommande n’est pas suffisant.

Après-demain, opération bricolage. Il est question de retirer l’espèce de clou qui branle dans mon fémur. Je ne serai endormie que localement, ce qui me permettra de jouer aux devinettes pendant l’opération

…………………………………………..

Les petits points, ça veut dire que le soleil réapparait. Depuis mon retour, il fait plutôt frisquet et on ressort le passe-montagne.

Hier, j’ai eu la visite de Bleuette qui a absolument tenu à faire vaisselle, poussière et rangement chez moi. Elle est vraiment une excellente ménagère et si je la laissais faire, elle lècherait les planchers !

Je ne sais pas pourquoi et cela vient un peu comme la soupe après le dessert, mais je me souviens soudain que, jeune mariée, du temps de ma splendeur d’épouse riche et rangée, j’avais engagé une vieille cuisinière des plus distinguées. Elle faisait très vieille France, un accent français impeccable et se nommait De Condé… La première fois que j’ai invité à diner quelques intimes, elle m’a demandé la liste de mes invités et si dans le cas où il y aurait des connaissances à elle, elle pouvait ne pas servir à table. Je l’ai rassurée en lui disant que moi je ne naviguais pas dans le monde titré des comtes ou des marquis. Elle cuisinait admirablement bien mais je n’ai pas pu la garder car elle était terriblement sourde et n’entendait jamais sonner à la porte.

Je vais devoir aller au dictionnaire : je ne sais jamais si à « mariée » il y a un ou deux « r » : j’y va ;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;

Chic, il n’y en a qu’un. Me voilà tranquille jusqu’à la prochaine fois.

Rassurée, je te laisse. Love. Jeanne.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s