L’Affaire du rubis (Arnaud Beaujeu) Acte I

I – Le cortège papal 

Le 14 novembre de l’an de grâce 1305. La foule des grands jours, dans la montée Beauregard. 

1 – L’attente 

La Mère: Sais-tu où est passé ton frère, Samuel ? 

Samuel : Je crois qu’il est descendu plus bas dans la montée, pour grimper sur un mur d’où il pourra mieux voir le pape… 

Un bourgeois drapier : Il est vrai que plus haut, depuis la porte des Farges, le passage est étroit… 

Un bourgeois pelletier : Vous croyez qu’ils ont terminé ? Ca a dû être une sacrée cérémonie – c’est le cas de le dire – à l’Eglise Saint-Just ! 

Un bourgeois du quartier Saint-Paul : Il paraît que le pape doit nommer dix cardinaux. Il faut laisser le temps au temps… 

La Mère : Samuel, reste bien ici avec ta sœur : je vais voir si je peux trouver ton frère… 

Samuel : D’accord, m’man.  

Le bourgeois de Saint-Paul : Vous croyez que le pape sera juché sur sa mule ? 

Le bourgeois drapier : A moins que lui-même ne porte le roi sur son dos ! 

Le bourgeois pelletier : Ha ! Ha ! Ha ! Je doute que Philippe monte sur un si p’tit destrier ! 

Le bourgeois drapier : En tout cas, ils font bien leurs affaires, et le maigrelet pape Clément doit certainement sa tiare au roi… 

Un bourgeois du quartier Saint-Nizier : Sûr que Philippe a bien choisi sa mule pontificale ! 

Le bourgeois pelletier : Qu’entendez-vous par là ? 

Le bourgeois de Saint-Nizier : Qu’après le différend avec le pape Boniface qui voulait même l’excommunier, le roi Philippe a eu tout intérêt à faire élire un pape plus proche de la couronne de France… 

Le bourgeois pelletier : Allons ben ma foi ! 

Le bourgeois drapier : On dit même que c’est un allié du roi, le cardinal Orsini, qui a posé la tiare sur la tête papale… 

Le bourgeois de Saint-Nizier : Et c’est le roi Philippe qui a imposé à Clément, alias Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux,  ce couronnement à Lyon… 

Le bourgeois de Saint-Paul : Vous verrez que dans moins de dix ans, le roi de France aura fait tomber notre ville au fond de son escarcelle… 

Le bourgeois drapier : Ce qui n’est pas plus mal, depuis le temps que nous subissons les quatre volontés des chanoines-comtes de Saint-Jean et de l’archevêché : une nouvelle charte nous ferait bien du bien ! 

Le bourgeois de Saint-Nizier : Espérons que Philippe ait de la suite dans les idées… 

Le bourgeois pelletier : Et qu’après avoir choisi le roi de France contre le comte de Savoie, on n’ se soit pas trompé de cheval ! 

La petite Marie : Maman ! Maman ! Ze veux voir ma maman ! 

Samuel : Ne t’inquiète pas, Marie, maman va bientôt revenir.   

La petite Marie : Non, ze veux la voir tout de suite ! Maman ! Ma maman !  

Le bourgeois pelletier : Regarde, petite, le cortège arrive ! On entend les cris de la foule et les pas des chevaux ! 

2 – Le passage 

Samuel : On entend les trompettes royales ! 

Le bourgeois drapier : J’aperçois les belles étoffes des nobles de la cour ! 

La petite Marie : Oh, les zolis z’habits 

Le bourgeois de Saint-Paul : Il faut bien épater le peuple… 

Le bourgeois pelletier : Je crois que c’est le duc Jean II de Bretagne, vassal du roi, qui mène la mule du pape par la bride… 

Samuel : Mais on ne voit pas le pape : avec tous ces nobles qui l’entourent ! 

Le bourgeois drapier : Non, mais on voit sa tiare qui brille de mille feux ! 

La petite Marie : Oh ! les bizoux qui billent ! 

Le bourgeois pelletier : Oh ! Et voici le roi ! Vive Philippe le Bel ! Vive le pape Clément ! 

Le bourgeois de Saint-Nizier : Philippe a belle allure sur son beau cheval blanc. Son visage est de marbre. Probable qu’il sait ce qu’il fait et ne le montre pas… 

Le bourgeois de Saint-Paul : C’est vrai qu’il en impose ! 

On entend les vivats de la foule… 

La petite Marie : Hive le Boi ! 

Samuel : Vive le Roi ! Hourrah ! Hourrah ! 

Le bourgeois drapier : Voici les nouveaux cardinaux et Napoléon Orsini ! 

Le bourgeois pelletier : Ils ont fière allure, tout de rouge vêtus ! 

Le bourgeois de Saint-Paul : Ils peuvent… Avec la promotion qu’ils ont eue ! 

Samuel : Le cortège descend en direction du croisement de la Trinité. Viens, Marie, on va voir si on peut trouver Jacques et maman… 

3 – L’accident 

Samuel et Marie descendent la montée Beauregard et dépassent le cortège. 

Samuel : C’est juste fou le monde qu’il y a ! 

La petite Marie : Maman ! Je vois maman là-bas ! 

La Mère : Ah, vous voilà, les enfants ! Jacques est perché sur le grand mur, juste en face de nous. Vous le voyez ? 

La petite Marie : Oh, c’est Jacquot ! Coucou Jacquot ! Jacquot ! Jacquot ! 

On voit Jacques leur faire signe. 

La Mère : Venez, on va descendre encore plus bas. Il y a trop de cohue ici : vous avez vu le monde qu’il y a sur le mur ! 

Au moment où la tête du cortège arrive au niveau du grand mur, celui-ci s’effondre soudain, emportant dans sa chute les spectateurs qui s’y étaient perchés.  

Samuel : Regarde, Maman ! Le mur s’écroule et Jacques est emporté ! 

La Mère : Mon Jacques ! Au secours ! Jacquot ! A l’aide ! Au nom de Dieu ! 

Le mur en s’écroulant a enseveli le vassal du roi, Jean II de Bretagne, ainsi que le frère du pape, Gaillard de Got. D’autres nobles sont sous les gravats. Le pape Clément, est tombé de sa mule : il a perdu sa tiare, mais a tout juste eu le temps de se dégager, pendant que la mule s’est faite écrasée. Le roi Philippe, plus en arrière, est sain et sauf. Plusieurs badauds sont ensevelis : on entend des cris et des appels. Certains corps sont inanimés. 

La Mère (éplorée) : A l’aide ! Mon Jacquot ! Réponds-moi ! Mon Jacquot ! 

Samuel s’est précipité. Il creuse de toutes ses forces, pour enlever les gravats, là où il a vu tomber son frère. D’autres badauds font de même à plusieurs endroits. 

La petite Marie (désespérée) : Zacot ! Zacot ! Zacot ! 

Samuel, les mains en sang, croit soudain entendre la voix de son frère. 

Samuel : Jacques ! Jacques ! C’est toi ? 

Il continue d’ôter les gravats, mélange de terre et de galets. Du sang commence à apparaître, quand il entend une voix faible lui répondre. 

Jacques : Je suis là ! Sauve-moi. 

Samuel : Oh, Jacques, c’est bien toi. Attends, j’enlève cette pierre-là ! 

Il parvient à soulever l’énorme pierre, sous laquelle se trouve l’épaule de son frère et dégage son visage pour qu’il puisse respirer. Peu à peu, il l’extirpe des gravats, à demi-inanimé. La Mère se précipite pour aider Samuel à le porter. 

La Mère : Grâce à dieu, et à toi, Samuel, mon Jacques a la vie sauve ! 

D’autres badauds viennent les aider. Samuel épuisé tombe assis sur le côté, quand il voit briller quelque chose, à ses pieds. On dirait du sang, du sang coagulé. Mais non, c’est autre chose. Il saisit cette petite pierre lisse, rouge, ciselée, et la glisse aussitôt discrètement dans la poche de son pantalon. 

(A suivre… Tous droits réservés)

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