Vert profond

Les amandiers en fleurs, dans l’univers païen, éclatent de forces amoureuses, à l’orée du printemps. Quand on longe la rivière aux champs de primevères, on arrive à un pont de pierres, ramassé et épais, qui enjambe les gorges où l’eau est vert profond

 

La pierre en linteau sur la porte de la borie fait d’elle un lieu sacré, fermé sur sa fraîcheur. Parfois, un mouton bousculé saute verticalement hors du troupeau bêlant, avant de retomber parmi les dos de laine. Un chien ferme la marche en mouvements constants

 

(Arnaud Beaujeu. Tous droits réservés)
Van Gogh

L’horizon

J’ai quitté l’horizon le jour où j’ai compris que l’amour me quittait
Je suis descendue au village, avec mes deux enfants, car j’ai compris que je tenais plus que tout à ma liberté
J’ai quitté l’horizon, pour retrouver la liberté

 

(© Texte et photo : Arnaud Beaujeu. Tous droits réservés)

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Trois femmes

Chaque jour à la même heure, elle sort avec sa chèvre, son chien et son mouton : ils suivent la lumière du soleil en hiver. Elle s’assoit sur une pierre du muret et regarde la vérité en face : sa campagne durera autant qu’elle sera là, après ce sera autre chose. La chèvre est un peu malade, peut-être ne passera-t-elle pas les Pâques fleuries. Le mouton est plus jeune, elle l’a sauvé de l’abandon, deux étés de cela. Le chien jappe gaiement. Elle regarde la route : au virage du grand chêne, s’approchent deux passants

 

Elle peint des aquarelles qu’elle passe au fixateur, des aquarelles bleues et lumière, d’automne, printanières. Elle ne veut pas les vendre plus que leur vraie valeur : celle du temps passé à les faire et du cœur qu’elle y met. Elle fait comme le portrait des choses, elle en a le secret. Puissiez-vous penser qu’elle l’ignore, alors elle vous regarde d’un regard bleu rieur

 

Elle est la fille du garde-barrière. A Saint-Paul, elle posait pour les plus grands peintres. Son père nommé ici, elle aussi l’a suivi. De cette gare, les trains partaient, chargés de bouchons et de fleurs. A présent, il n’en reste que cette gare, et elle

 

(Arnaud Beaujeu, Tous droits réservés)
Botticelli

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Un triomphe

Dans l’entrelacs des branches, un petit oiseau chante comme en une volière ouverte sur l’amour. La légende est dorée de ses espoirs bleutés dans le soleil immense. Le ciel est déployé et la Dame d’épée tend une main clémente au gentil Chevalier que porte la vaillance. Les manteaux sont ourlés d’or et brodés d’écus sur fond de vert et bleu
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Un cheval se cabre, un autre marche au pas, caparaçonné dans une armure guerrière et de vert harnaché. Le Roi porte gants blancs et collants de soie rouge sur son trône doré. Son maître fauconnier lui présente un oiseau des meilleurs pour chasser au vol ; un lévrier observe la forêt. Le bâtonnier s’avance, suivi du sénéchal et de l’échanson. Le Roi porte la coupe d’ambroisie à ses lèvres en signe d’amitié
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La Reine en robe blanche, chevelure ondulée, dépose son épée, mais garde gants de fer. Un autre chevalier passe le bleu du lac, traverse les collines pour venir parader sous son chapeau de plumes. Sous la tente, le Roi et la Reine festoient, entourés de valets et pages raffinés. Ils n’ont rien vu venir. La coupe est incrustée de joyaux et gravée aux armes royales
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Pendant que le Triomphe passe devant la tente – valets portant brocards, deniers et fils d’argent ; beaux chevaliers courtois, à la jambe bien faite, présentant leur épée en signe d’allégeance… –, soudain le Chevalier fougueux fait irruption jusqu’au plus près du Roi auquel, en grand mépris de justice et de charité, il dérobe la coupe
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Le Chevalier vaillant entreprend de s’interposer, mais déjà l’impudent s’approche de la Reine, qu’il emporte avec lui sur son destrier. La cour part en poursuite mais l’Outrageux et son butin ont disparu dans la forêt. Le Roi affligé, sans plus ni Reine ni calice, sous le ciel assombri, pleure sa foi perdue, son amour enlevé…
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Or peut-être qu’un jour, après bien des combats et des mésaventures, l’heur lui sera rendu d’enfin les retrouver

 

Arnaud Beaujeu, Tous droits réservés.

Vient de paraître

XXI suivi de Post Mortem, Arnaud Beaujeu, 5 sens éditions, septembre 2015:

XXI suivi de POST MORTEM commande possible sur le site de l’éditeur: http://www.5senseditions.ch/              …ou sur le site de la FNAC.

1 – L’expérience poétique n’a-t-elle partie liée avec l’exploration du monde spirituel, à travers la porosité de ses cheminements ? Là où les mots font signe, s’ouvrent d’autres rapports au temps et à l’espace de la méditation. Les cartes du tarot des Visconti-Sforza, elles-mêmes créées au XVe siècle à la cour de Milan, m’ont invité à rechercher une parole créative qui outrepasse la raison discursive, pour tenter d’opérer une sorte de tirage divinatoire, enquête à la jonction des Verbes physique et métaphysique, dans le creuset d’une alchimie où se rencontrent les influences néoplatoniciennes de Marsile Ficin, les fresques de Botticelli et la mystique de Dante.

2 – Les Arcanes majeurs, au nombre de XXI, ont valeur herméneutique – voire en partie pédagogique – pour Marsile Ficin qui les a classées en sept colonnes (de Jupiter, de Mars, de Vénus, de la Lune, du Soleil, de Mercure et de Saturne). Chaque colonne contient une carte appartenant au monde matériel, une autre au monde intermédiaire, la troisième au monde spirituel. Chaque carte concilie la pensée de Platon avec les valeurs de la Chrétienté. Il s’agit d’accomplir un parcours initiatique à travers les expériences de vie, de mort et de résurrection. Une XXIIe carte, celle du Mat ou de Fou, reste extérieure à ce parcours : du moins son silence parle-t-il à lui seul.

3 – Sans suivre fidèlement cet ordre ésotérique, lui-même nourri d’ambivalences et de renversements, j’ai voulu interroger poétiquement les réseaux et constellations naissant entre ces cartes – deux d’entre elles (le Diable et La Maison-Dieu) ayant disparu, elles sont remplacées dans l’édition par des As du même jeu des Visconti-Sforza. Aussi ne s’agit-il pas pour le lecteur de chercher une correspondance directe entre le texte et son vis-à-vis pictural, mais davantage d’entrer en résonance avec des épaisseurs de sens, de possibles reconnaissances.

4 – Au reste, ce sont à d’autres sources que celles offertes par les cartes que j’ai aussi puisé, notamment à des références propres à la Renaissance italienne. Une récurrence est celle des pèlerins de Dante qui peu à peu sortent de l’Enfer (la Caverne de Platon), pour tomber à l’envers, renaître à la lumière. Une autre récurrence est celle de la Vénus de Botticelli, ami de Ficin à la cour de Florence, et dont on pense qu’il a pu être à l’origine des figures du tarot de Marseille. Enfin le titre XXI fait bien sûr écho à notre propre siècle.

5 – La question des fins dernières – ou question eschatologique – qui relie les deux mondes des morts et des vivants, à travers l’expression d’une parole mémorielle, poétique par excellence, se trouve au cœur des derniers textes de XXI, comme de ce premier ensemble, représentant l’un des deux panneaux du diptyque constitué avec l’ensemble suivant POST MORTEM, dans lequel s’initie une quête parallèle, de l’ordre d’une traversée de l’expérience du deuil et du geste artistique, dans son tracé, son va-et-vient du terrestre au céleste.

6 – « Êtres de passage » est à la fois prière, creusement de la matière et grand-œuvre infini, à la façon dont Giacometti génère une densité négative, un magnétisme noir et pourtant lumineux. « Viens » est aimanté par la présence des toiles de Michel Steiner, peintre de la sur-présence disparue dans le blanc. « Au bout de ta mémoire » inscrit en lettres capitales, en gestes simples et précis, en errance et en effacement, les lieux et prénom de la mort. Enfin, le poème « En suspens » est une plongée dans le souffle et le corps habités d’une nature révélée à son opalescence, quand l’écriture se penche sur le bord du silence.

7 – L’amour, la mort, l’enfance : autant de cartes du destin que ce second pan du diptyque explore avec ses mots, à l’envers de l’absence : POST MORTEM, parce que comme écrit depuis l’autre côté de la poésie. Ainsi l’ensemble du recueil (XXI suivi dePOST MORTEM) est-il une invitation à la traversée des deux mondes, réels et irréels, au revers l’un de l’autre, et que j’aimerais placer sous l’égide de Nerval lorsque ce dernier note dans Aurélia :

« Je ne sais comment expliquer que, dans mes idées, les événements terrestres pourraient coïncider avec ceux du monde surnaturel, cela est plus facile à sentir qu’à évoquer clairement. »

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Esquisses

L’oiseau dans le ciel blanc traverse la lumière en ombre verticale, le vent porte la vague et les oiseaux chavirent dans le même horizon, c’est la danse des palmes où dans l’ombre un oiseau a traversé le mur

 

Les pins échevelés, un cri une lumière, ton éveil à la vie, les canes les caniers les vignes les sentiers, fraîcheur odeur de fin d’été, pluies et douceurs de ton passé

 

De ce chêne moussu suivre la voie des branches qui montent dans le ciel et s’y ramifient, les arbres sont doux, les collines de mousse et dans la croix des branches au creux de la falaise, les feuilles repoussent

 

Rose tendre des fleurs, le corps épanoui de cet homme endormi, beauté du ciel de verre. Robes blanches la belle allure, bastingage doré, les dames font les élégantes, entre les arbres se profile un horizon

 

Le vol en ascension de l’oiseau vers le ciel, suspendu dans le vide et contre le ciel bleu, la ligne des nuages d’où le soleil surgit, le velours des blés tendres, la pointe du cyprès, le feuillage argenté des vernes-peupliers

 

(Arnaud Beaujeu. Poème paru dans la revue en ligne Terre à ciel, rubrique « la vie comme elle va », juillet 2014. Tous droits réservés.)

Un champ blond…

Un champ blond l’onde l’air, la candeur de l’été, des champs de blés couchés, saccagés par l’orage. Arbres au bord des routes, les talus d’un naufrage, des tunnels de verdure filent à toute allure : Ambérieu le Far-West, et bientôt, Bourg-en-Bresse… Des acacias se penchent sur le bord de la France, les rideaux flottent au vent de verdure et tu dors dans la tranquillité d’un wagon rouge et or

 

Et la laideur des faubourgs, les parkings, les barrières, les pauvres égarés, les voitures, la misère. Asphalte, crissement de roues, bitume, goudron, basalte, misère du temps qui passe et du temps mort debout

 

Le Rhône surface plane, surface criblée par la pluie

 

Week-end de la Toussaint, chacun dans sa voiture passe à travers la pluie. Les essuie-glaces effacent les brouillards de surface, l’horizon s’enfuit, de nuages en mirages, d’ondées en ennui

 

Les pêchers orangés, les vignes allongées, de rouge en vert et jaune, et de courbes en vies. La douceur des couleurs, les collines drapées de nuages légers. L’horizon s’enfuit

 

De collines en collines, de rideaux en rideaux d’arbres ou de pluie

 

(Arnaud Beaujeu, Extrait d’un texte paru dans le n°26 de la revue N47, juin 2014. Tous droits réservés.)

Vient de paraître : L’Amour de vivre

Arnaud Beaujeu / Michel Steiner

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L’Amour de vivre
Revue Nu(e), collection Poèm(e), 115 pages, 2014.

La revue Nu(e), dirigée par Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio, édite en complément et de manière occasionnelle des textes courts. Ces ouvrages de petit format constituent la collection Poèm(e).

L’Amour de vivre, accompagné de 12 dessins du peintre Michel Steiner, est le premier livre de poèmes d’Arnaud Beaujeu, et a pour objet la rencontre de la lumière avec les mots.

On ne présente plus Michel Steiner : « Mi arpenteur, mi vagabond, attentif et rêveur tout ensemble, un peintre une fois encore aura tourné autour de ces choses visibles qui se dérobent, et le fascinent parce qu’elles se dérobent ; avec patience, avec impatience ; sans jamais s’en prétendre le maitre, plutôt l’élève étonné ; y cherchant partout des liens, des perspectives, des passages. » Philippe Jaccottet, « Dans la lumière de Vaucluse, Carnets de Michel Steiner et Philippe Jaccottet », Editions Galerie Gérard Guerre – 1983

Arnaud Beaujeu est l’auteur de deux livres sur l’œuvre théâtrale de Samuel Beckett : Matière et lumière dans le théâtre de Samuel Beckett, aux éditions Peter Lang (Oxford, Berne) en 2009 et  Samuel Beckett : trivial et spirituel, aux éditions Rodopi (New-York, Amsterdam) en 2010. Il a publié des suites poétiques dans différentes revues (Nu(e), Arpa, Thauma, Serta, Contre-allées, Terres de femmes, Incertain Regard, l’Atelier de l’Agneau,etc.). Membre du comité de rédaction de la revue NU(e) et coordonnateur de deux numéros (« Michel Steiner », « Anthologie »), il a par ailleurs publié des articles sur la poésie moderne et contemporaine (Bernard Vargaftig, Jean-Pierre Lemaire, Pierre Dhainaut, Marie-Claire Bancquart, Béatrice Bonhomme-Villani, Charles Juliet, François Cheng, etc.).

Entre les collines et la mer sentier de cistes et le bleu-vert de la barbe de Jupiter
On aimerait voler marcher sur la mer, suivre les voies de la lumière qui scintille sur l’eau
N’être que d’eau n’être que d’air, n’être que d’ombre et de lumière                                             
Et l’eau sous l’alizée scintille, la mouette plane au vent                                                                 
Sous le palmier quelques risées parcourent la surface de la mer