Lettres de Jeanne (7). Inédit – Arnaud Beaujeu

Mon chéri,

Voilà le dixième jour que je suis collée « at home » et malgré le confort de l’appartement de Colette, je commence à en avoir ras le bol. Heureusement, mes yeux commencent à prendre un air plus normal et mon allure de lapin albinos se résorbe.

J’ai comme compagnie une énorme chatte nommé Pétunia et un poisson rouge qui tourne en rond dans un bocal. Ca me fend le cœur. Même chez les poissons rouges il n’y a pas de justice. Quand je pense aux miens si joyeux dans leur petit étang. A propos faut absolument que je rapporte des nénuphars…

Pour couronner le tout, j’avais depuis quelques temps un muscle de la cuisse déplacé. Est passé avant-hier un médecin suisse mais aussi rebouteux. Il m’a remis cela d’un coup de pouce. Aiaiai !

Les premières feuilles de marronnier pointent avec un mois de retard. Les pauvres volatiles ne savent où faire leur nid ! J’ai aperçu hier, depuis le balcon, dans le petit gazon qui borde l’immeuble, un œuf de ramier ou tourterelle lâché en vol, je suppose, car cassé. Cela doit être la panique dans la gente emplumée. Les mésenges (?), elles, trouvent toujours un creux quelque part…

…Ce n’est pas d’écrire qui me casse les pieds. C’est d’aller à la recherche des fautes de frappe et orthographe : et si j’ai envie, moi, de mettre un « e » à « mésenge ». A quand l’orthographe à la Zazie ?

A propos, je viens de prendre la décision (en t’écrivant) de me payer une nouvelle machine à écrire ; celle-ci devient vraiment trop pénible. Je pense que je pourrai trouver cela, quand je serai remise, sur le boulevard d’en bas. Ils doivent avoir des marques allemandes (achetons français !)…

En même temps, et du coq à l’âne, je dois reconnaitre que je suis devenue amère, depuis plusieurs ans au sujet des Français, ce qui me fait souvent râler. Je pense que c’est surtout que j’avais un tel amour de la France… On ne souffre que de ce qu’on a beaucoup aimé.

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J’ai stoppé ma lettre car je voulais te téléphoner, et puis j’ai pensé que tu avais autre chose à faire et je suis toujours heureuse de te savoir avec des jeunes à faire autre chose qu’un scrabble avec moi.

Ne t’en fais pas, je me console en lisant des livres sur le Vedanta et la sagesse hindoue, et en faisant des puzzles de plus en plus compliqués. Le hic, c’est que quand j’en commence un, je ne peux plus le lâcher. Je suis attirée vers la table de bridge où se trouve le puzzle comme une mouche par le miel. C’est une espèce de drogue.

Tout à l’heure, j’ai fait monter du self-service, en bas de chez Colette, des cornets d’amour, genre ceux d’Angleterre. Divin. Cela console de tout et rend ce siècle vivable. Je les déguste en regardant un merveilleux coucher de soleil derrière l’écran des grands arbres…

Mon grand, faut que j’arrête cette babillarde car j’ai encore un tas d’autres lettres à écrire. De tout cœur, je t’embrasse. Jeanne.

 

P.S. : Je devrais recommencer cette lettre à moitié décousue, mais n’en ai pas le courage. Je dois faire une chute de tension – ou d’attention…

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Lettres de Jeanne (6). Inédit – Arnaud Beaujeu

Cher ange blond,

J’ai reçu ta lettre cafardeuse. J’espère que tu as retrouvé le moral. N’oublie jamais que si on n’est pas un minus, gâteux ou malade, tout s’arrange toujours si on le veut.

Figure-toi qu’à mon retour, j’ai eu les lamentations des voisins (justifiées du reste) à cause de la musique disco que Dionys et Oliver mettaient à plein gaz, dans le studio. Nous ne pouvions plus entendre notre radio à nous, m’ont dit les Charpeaux. Même Chevalier entendait leur musique ! C’est un record de bruit. Les Soufflots plus loin n’en étaient pas gênés, sauf une nuit où Geneviève s’est levée pour aller voir ce qui se passait. Dès le départ des Westrups qui occupaient le reste du Mas, les garçons ont eu l’excellente idée de transporter leur machine à bruit sur le devant de la maison. C’était complet. Aussi ma venue était attendue avec une impatience qui n’était pas motivée par l’affection qu’on me porte… mais par l’espérance que ce boucan cesserait. Et de fait, depuis mon retour, un calme divin règne sur la vallée.

Sauf qu’aujourd’hui, c’est le déluge ! Je pense que la terre en avait besoin mais trop, c’est trop.

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J’ai dû interrompre cette lettre pour éponger l’eau qui rentre au living. Le déluge je te dis. Avec toute cette flotte, pas mis le nez dehors de toute la journée. Tous mes projets tombent à l’eau (c’est le cas de le dire). On n’est pas près de devenir un nouveau Sahara…

A part ça, Hosannah ! Le bignonia d’hiver repousse du pied ! J’ai élagué les tiges mortes avant-hier. Sacré boulot ! Quand le soleil est de la partie, on peut voir le jardin bien fleuri et vert vert. Les palmiers refont des palmes et ne sont presque plus ridicules. Idem les mandariniers. Et on voit la mer comme jamais…

En attendant que la pluie cesse, tendrement, je te laisse.

Jeanne.

Lettres de Jeanne (5). Inédit – Arnaud Beaujeu

Mon chéri,

En quatrième vitesse, j’ai exhumé ce bout de papier après des fouilles auprès desquelles celles de Pompéi sont de la crotte de bique. Bientôt, je te jure je t’écris détails du voyage, mais il faut que je récupère ma machine du monceau de colis, paquets, valises encore dans ma voiture.

Hier, sur la route du retour, j’ai dormi chez des amis d’Yvonne : un ménage qui s’adore et a l’air de deux enfants de 10 ans qui jouent à papa maman. Ils sont toujours en retard pour tout et sont toujours dans la lune. Un grand chien adorable, mais absolument pas élevé, n’arrange pas le fouillis. Leur petite a une mine épouvantable, car elle mange (quand elle mange) que ce qu’elle aime. Et elle n’aime que la viande rouge et les sucreries. Exemple, ce matin, elle est partie à l’école avec comme petit déjeuner un reste de glace du repas du soir précédent.

Au fait, j’irai au Mas à Pâques et prendrai ma voiture sur le train. Si vous voulez en profiter, ne prenez pas la vôtre, car il y aura sur place en plus ma vieille Dyane en état de marche.

Zut, mon bic va rendre l’âme.

A bientôt, mes deux garçons. Je vous embrasse. Jeanne.

Lettres de Jeanne (4). Inédit – Arnaud Beaujeu

Dear,

Ce n’est vraiment pas gentil de ne pas m’avoir envoyé un simple petit mot, ces derniers temps. Ne crois-tu pas que je mérite tout de même un signe de vie de ta part. Je veux croire que c’est parce que tu es amoureux, car je sais par expérience que c’est un état qui justifie toute défection envers les amis et amies (que je pense tout de même être pour toi). Ceci dit, passons aux nouvelles.

J’espère qu’il fait moins caillant chez vous que chez nous, mais il y a du soleil et ceci compense cela… Jusqu’à hier, nous avions encore – 5°C, ce qui n’est pas énorme mais suffisant pour maintenir en place les plaques de glace sur le trottoir, avec toujours le risque pour les vieilles dames dont je suis. Heureusement que ma voiture a bien voulu démarrer à – 5°C, mais je serai tout de même contente de ne pas devoir à chaque retour mettre une couverture sous le capot (et surtout ne pas oublier de l’enlever avant de repartir au matin !).

Tiens, voilà mon couple de tourterelles. La compagne a donc résisté, depuis la dernière fois… Quand j’ouvre la fenêtre pour aérer, elles rentrent carrément dans la chambre, sans complexe. Elles ont vraiment besoin de se réchauffer…

Toujours est-il que je vais devoir les mettre dehors, pour refermer la fenêtre.

Mille baisers. Jeanne.

Lettres de Jeanne (3). Inédit – Arnaud Beaujeu

Cher enfant,

En rouge, pour te confirmer mes opinions gauchistes. Aussi, parce que je n’ai rien d’autre sous la main…

L’opération a fort bien réussi, mais je ne suis pas encore sortie car les feuilles mortes et mouillées font de l’Avenue Churchill une patinoire et j’ai juré à mon toubib que j’aurais la prudence du serpent à sonnettes. Une ou plusieurs sonnette(s), Herr professor ?

Je suis plongée pour le moment dans ma recherche sur l’ésotérisme. Je me suis fait membre d’un cercle théosophique pour pouvoir avoir accès à leur bibliothèque, mais je recherche des gens un peu sérieux pour mon enquête et il faut y aller sur la pointe des pieds pour connaître les bonnes adresses. Il y a deux semaines, j’ai été à une réunion où il y avait une médium, mais cela ne m’a pas convaincue. Il y a tellement de charlatans dans cette profession. Depuis, on m’a donné l’adresse d’une brave dame qui est paraît-il sérieuse et très douée. On verra.

Je contemple le ciel gris tout en t’écrivant… Concernant ta dernière lettre, un conseil en passant : abandonne l’idée de faire des « affaires » ! On ne fait plus du commerce comme au temps de la reine Victoria, ou en artiste, mon cher…

            Sur quoi, je t’embrasse. Jeanne.

Lettres de Jeanne (2), Inédit – Arnaud Beaujeu

Mon cher grand,

Me revoici devant ma machine. Ecrire à la main devient de plus en plus pénible. J’ai acheté ce beau papier avion mais je n’ose pas taper dessus car on n’y voit rien. C’est vraiment un achat idiot ! Toi tu as des yeux de 20 ans. Alors je suppose que tu peux déchiffrer…

Le voyage s’est bien passé. J’étais seule dans toute ma gloire, non seulement dans mon compartiment de six, mais dans le wagon. Le soir, j’ai mangé au wagon-restaurant, ce qui m’a rappelé mes époques de grandeur où le restaurant des wagons-lits était renommé pour ses menus… mais aussi pour son prix.  Hélas, pour ce qui est du prix, cela n’a pas changé. En revanche, le service ne vaut plus celui d’antan : on attend un temps fou ce que je déteste. Je me souviens qu’une fois, j’ai déjeuné seule à la table avec Peter Oustinov (je ne sais plus comment cela s’orthographie) : j’aurais voulu lui dire à quel point j’avais adoré sa pièce de théâtre, Les Quatre colonels, pièce qui avait fait fureur après la guerre, mais je n’ai pas osé lui adresser la parole. J’ai toujours tellement horreur d’importuner mon monde que j’ai raté ainsi de belles occasions de connaître des gens intéressants.

J’ai été très occupée ces derniers quinze jours et lancée dans un véritable chasse de détective qui a demandé moultes visites, coups de fil, lettres… La cause, une lettre du fils de Jean Vanden Eekhoudt (comme nom, c’est pas piqué des hannetons !), m’écrivant qu’il désirait faire une biographie de son père et recherchait tous les tableaux peints vers 1900-1914. Sachant que son père et le mien étaient des amis intimes, il me demandait si je possédais des Vanden E. et si je pouvais lui donner des adresses ou trouver de vieux amis susceptibles d’avoir des Vanden… Moi, en tout et pour tout, j’ai le très beau portrait de Mary et le petit de mon père jouant du violoncelle. Jean-Pierre Vanden, le fils donc, est venu avec sa femme : ils sont charmants tous les deux et nous avons grandement sympathisé. J’ai pu lui retrouver quelques autres portraits en me mettant en rapport avec des cousins germains que j’avais vus une fois dans ma vie mais qui ont semblé ravis de retrouver la cousine.

Je t’écris en regardant mon papier d’un œil, pendant que je contemple de l’autre une tourterelle et un énorme ramier qui se battent pour le bac à graines et surtout celui contenant de l’eau. L’autre jour, n’ayant pas d’alcool pour ajouter à l’eau afin qu’elle ne gèle pas, j’ai mis un peu de Whisky et je crains d’avoir un peu forcé la dose car pendant des jours je n’ai plus vu le couple de tourterelles et à présent une seule est au rendez-vous. Je crains que l’une d’elles un peu grogy se soit faite attraper et passer à la casserole. Il a gelé tellement fort, que quelques gouttes d’alcool comme on le recommande n’est pas suffisant.

Après-demain, opération bricolage. Il est question de retirer l’espèce de clou qui branle dans mon fémur. Je ne serai endormie que localement, ce qui me permettra de jouer aux devinettes pendant l’opération

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Les petits points, ça veut dire que le soleil réapparait. Depuis mon retour, il fait plutôt frisquet et on ressort le passe-montagne.

Hier, j’ai eu la visite de Bleuette qui a absolument tenu à faire vaisselle, poussière et rangement chez moi. Elle est vraiment une excellente ménagère et si je la laissais faire, elle lècherait les planchers !

Je ne sais pas pourquoi et cela vient un peu comme la soupe après le dessert, mais je me souviens soudain que, jeune mariée, du temps de ma splendeur d’épouse riche et rangée, j’avais engagé une vieille cuisinière des plus distinguées. Elle faisait très vieille France, un accent français impeccable et se nommait De Condé… La première fois que j’ai invité à diner quelques intimes, elle m’a demandé la liste de mes invités et si dans le cas où il y aurait des connaissances à elle, elle pouvait ne pas servir à table. Je l’ai rassurée en lui disant que moi je ne naviguais pas dans le monde titré des comtes ou des marquis. Elle cuisinait admirablement bien mais je n’ai pas pu la garder car elle était terriblement sourde et n’entendait jamais sonner à la porte.

Je vais devoir aller au dictionnaire : je ne sais jamais si à « mariée » il y a un ou deux « r » : j’y va ;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;

Chic, il n’y en a qu’un. Me voilà tranquille jusqu’à la prochaine fois.

Rassurée, je te laisse. Love. Jeanne.

Lettres de Jeanne (1). Inédit – Arnaud Beaujeu

Cela fait une paye, mon chéri, que je n’ai plus pris la plume en main – si j’ose m’exprimer ainsi, comme dirait Eve Ruggieri –, mais c’est seulement depuis quelques jours que je suis enfin tranquille, sans déplacements en vue. Cela me laisse le temps de faire le tour des dégâts et des déconvenues qui se sont accumulées durant ces derniers mois.

La chaudière fait un bruit infernal. J’en ai parlé à Irène qui m’a répondu froidement « que  c’est normal » ! que ma chaudière a toujours fait autant de bruit mais que j’ai  dû oublier (probablement parce que je deviens gâteuse !) Je n’ai rien répondu ! Les amnésies, cela me la coupe.

Côté jardin, Monsieur Jean, pensant je suppose me faire plaisir, s’est mis en tête, pendant mon absence, de jouer au petit élagueur. En fait, il m’a avoué que c’est un copain à lui qui s’en est mêlé. Pour le mûrier, ma foi c’est normal et pas mal fait, mais en ce qui concerne le saule pleureur, hélas, il est réduit à sa plus simple expression. Aussi tondu que le mûrier ! M. Jean prétend avoir demandé conseil à quatre spécialistes !!!! Lesquels ont assuré que c’était la façon d’élaguer un saule-pleureur à Paris ! A Paris, dans un petit jardin de la ville, peut-être, mais quand les Shepards, venus dernièrement, ont vu le spectacle, ils ont croulé de rire. Je t’assure que je ne riais pas : j’étais catastrophée. Il faudra des années avant d’avoir un arbre convenable.

Plus réjouissant, samedi, j’ai eu la visite de Jasper, le fils de notre Pépé baladeuse, qui est venu m’aider au jardin. Il ne veut jamais être payé parce que je lui donne des timbres depuis des années, et après son travail, je lui offre un verre et nous bavardons pendant une heure. Il prétend que je suis la seule personne avec qui il bavarde. C’est un curieux garçon, loin d’être inintelligent mais terriblement complexé et, je crois, persuadé qu’avec une pareille mère, il ne peut jamais devenir autre chose que manœuvre. Il vit comme un sauvage, ne fréquente personne, s’exprime très bien et ne semble pas du tout intéressé par le fric. Il ne ferait pas une heure supplémentaire pour gagner plus et refuserait de venir m’aider si je le payais.

Dîné hier chez tes parents avec Joëlle qui était dans un jour faste et s’est lancée dans une description de Bénarès qu’elle seule, bien entendu, avait compris, le tout en roulant d’extase les yeux au ciel… C’était tellement admirable de voir ces lépreux, ces mendiants heureux, heureux, se baignant dans le fleuve ! J’ai osé mentionner que ces baignades dans un fleuve où tout le monde jetait de la merde, etc., etc., pouvait avoir des inconvénients… Cela lui a fait pousser des clameurs d’indignation désolée. Comment pouvais-je à ce point ne pas voir et sentir la beauté justement de cette saleté, ce dénuement ! J’ai lancé un regard à ton père qui semblait prêt à éclater de rire. Cette brave femme est vraiment imbuvable à certains moments. Faut la prendre comme une attraction si on ne veut pas l’étrangler. J’ai l’impression que sa méningite ne l’a pas arrangée !

Sur ces bonnes paroles, je t’embrasse et file poster cette babillarde. Jeanne.