Lettres de Jeanne (3). Inédit – Arnaud Beaujeu

Cher enfant,

En rouge, pour te confirmer mes opinions gauchistes. Aussi, parce que je n’ai rien d’autre sous la main…

L’opération a fort bien réussi, mais je ne suis pas encore sortie car les feuilles mortes et mouillées font de l’Avenue Churchill une patinoire et j’ai juré à mon toubib que j’aurais la prudence du serpent à sonnettes. Une ou plusieurs sonnette(s), Herr professor ?

Je suis plongée pour le moment dans ma recherche sur l’ésotérisme. Je me suis fait membre d’un cercle théosophique pour pouvoir avoir accès à leur bibliothèque, mais je recherche des gens un peu sérieux pour mon enquête et il faut y aller sur la pointe des pieds pour connaître les bonnes adresses. Il y a deux semaines, j’ai été à une réunion où il y avait une médium, mais cela ne m’a pas convaincue. Il y a tellement de charlatans dans cette profession. Depuis, on m’a donné l’adresse d’une brave dame qui est paraît-il sérieuse et très douée. On verra.

Je contemple le ciel gris tout en t’écrivant… Concernant ta dernière lettre, un conseil en passant : abandonne l’idée de faire des « affaires » ! On ne fait plus du commerce comme au temps de la reine Victoria, ou en artiste, mon cher…

            Sur quoi, je t’embrasse. Jeanne.

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Lettres de Jeanne (2), Inédit – Arnaud Beaujeu

Mon cher grand,

Me revoici devant ma machine. Ecrire à la main devient de plus en plus pénible. J’ai acheté ce beau papier avion mais je n’ose pas taper dessus car on n’y voit rien. C’est vraiment un achat idiot ! Toi tu as des yeux de 20 ans. Alors je suppose que tu peux déchiffrer…

Le voyage s’est bien passé. J’étais seule dans toute ma gloire, non seulement dans mon compartiment de six, mais dans le wagon. Le soir, j’ai mangé au wagon-restaurant, ce qui m’a rappelé mes époques de grandeur où le restaurant des wagons-lits était renommé pour ses menus… mais aussi pour son prix.  Hélas, pour ce qui est du prix, cela n’a pas changé. En revanche, le service ne vaut plus celui d’antan : on attend un temps fou ce que je déteste. Je me souviens qu’une fois, j’ai déjeuné seule à la table avec Peter Oustinov (je ne sais plus comment cela s’orthographie) : j’aurais voulu lui dire à quel point j’avais adoré sa pièce de théâtre, Les Quatre colonels, pièce qui avait fait fureur après la guerre, mais je n’ai pas osé lui adresser la parole. J’ai toujours tellement horreur d’importuner mon monde que j’ai raté ainsi de belles occasions de connaître des gens intéressants.

J’ai été très occupée ces derniers quinze jours et lancée dans un véritable chasse de détective qui a demandé moultes visites, coups de fil, lettres… La cause, une lettre du fils de Jean Vanden Eekhoudt (comme nom, c’est pas piqué des hannetons !), m’écrivant qu’il désirait faire une biographie de son père et recherchait tous les tableaux peints vers 1900-1914. Sachant que son père et le mien étaient des amis intimes, il me demandait si je possédais des Vanden E. et si je pouvais lui donner des adresses ou trouver de vieux amis susceptibles d’avoir des Vanden… Moi, en tout et pour tout, j’ai le très beau portrait de Mary et le petit de mon père jouant du violoncelle. Jean-Pierre Vanden, le fils donc, est venu avec sa femme : ils sont charmants tous les deux et nous avons grandement sympathisé. J’ai pu lui retrouver quelques autres portraits en me mettant en rapport avec des cousins germains que j’avais vus une fois dans ma vie mais qui ont semblé ravis de retrouver la cousine.

Je t’écris en regardant mon papier d’un œil, pendant que je contemple de l’autre une tourterelle et un énorme ramier qui se battent pour le bac à graines et surtout celui contenant de l’eau. L’autre jour, n’ayant pas d’alcool pour ajouter à l’eau afin qu’elle ne gèle pas, j’ai mis un peu de Whisky et je crains d’avoir un peu forcé la dose car pendant des jours je n’ai plus vu le couple de tourterelles et à présent une seule est au rendez-vous. Je crains que l’une d’elles un peu grogy se soit faite attraper et passer à la casserole. Il a gelé tellement fort, que quelques gouttes d’alcool comme on le recommande n’est pas suffisant.

Après-demain, opération bricolage. Il est question de retirer l’espèce de clou qui branle dans mon fémur. Je ne serai endormie que localement, ce qui me permettra de jouer aux devinettes pendant l’opération

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Les petits points, ça veut dire que le soleil réapparait. Depuis mon retour, il fait plutôt frisquet et on ressort le passe-montagne.

Hier, j’ai eu la visite de Bleuette qui a absolument tenu à faire vaisselle, poussière et rangement chez moi. Elle est vraiment une excellente ménagère et si je la laissais faire, elle lècherait les planchers !

Je ne sais pas pourquoi et cela vient un peu comme la soupe après le dessert, mais je me souviens soudain que, jeune mariée, du temps de ma splendeur d’épouse riche et rangée, j’avais engagé une vieille cuisinière des plus distinguées. Elle faisait très vieille France, un accent français impeccable et se nommait De Condé… La première fois que j’ai invité à diner quelques intimes, elle m’a demandé la liste de mes invités et si dans le cas où il y aurait des connaissances à elle, elle pouvait ne pas servir à table. Je l’ai rassurée en lui disant que moi je ne naviguais pas dans le monde titré des comtes ou des marquis. Elle cuisinait admirablement bien mais je n’ai pas pu la garder car elle était terriblement sourde et n’entendait jamais sonner à la porte.

Je vais devoir aller au dictionnaire : je ne sais jamais si à « mariée » il y a un ou deux « r » : j’y va ;;;;;;;;;;;;;;;;;;;;

Chic, il n’y en a qu’un. Me voilà tranquille jusqu’à la prochaine fois.

Rassurée, je te laisse. Love. Jeanne.

Lettres de Jeanne (1). Inédit – Arnaud Beaujeu

Cela fait une paye, mon chéri, que je n’ai plus pris la plume en main – si j’ose m’exprimer ainsi, comme dirait Eve Ruggieri –, mais c’est seulement depuis quelques jours que je suis enfin tranquille, sans déplacements en vue. Cela me laisse le temps de faire le tour des dégâts et des déconvenues qui se sont accumulées durant ces derniers mois.

La chaudière fait un bruit infernal. J’en ai parlé à Irène qui m’a répondu froidement « que  c’est normal » ! que ma chaudière a toujours fait autant de bruit mais que j’ai  dû oublier (probablement parce que je deviens gâteuse !) Je n’ai rien répondu ! Les amnésies, cela me la coupe.

Côté jardin, Monsieur Jean, pensant je suppose me faire plaisir, s’est mis en tête, pendant mon absence, de jouer au petit élagueur. En fait, il m’a avoué que c’est un copain à lui qui s’en est mêlé. Pour le mûrier, ma foi c’est normal et pas mal fait, mais en ce qui concerne le saule pleureur, hélas, il est réduit à sa plus simple expression. Aussi tondu que le mûrier ! M. Jean prétend avoir demandé conseil à quatre spécialistes !!!! Lesquels ont assuré que c’était la façon d’élaguer un saule-pleureur à Paris ! A Paris, dans un petit jardin de la ville, peut-être, mais quand les Shepards, venus dernièrement, ont vu le spectacle, ils ont croulé de rire. Je t’assure que je ne riais pas : j’étais catastrophée. Il faudra des années avant d’avoir un arbre convenable.

Plus réjouissant, samedi, j’ai eu la visite de Jasper, le fils de notre Pépé baladeuse, qui est venu m’aider au jardin. Il ne veut jamais être payé parce que je lui donne des timbres depuis des années, et après son travail, je lui offre un verre et nous bavardons pendant une heure. Il prétend que je suis la seule personne avec qui il bavarde. C’est un curieux garçon, loin d’être inintelligent mais terriblement complexé et, je crois, persuadé qu’avec une pareille mère, il ne peut jamais devenir autre chose que manœuvre. Il vit comme un sauvage, ne fréquente personne, s’exprime très bien et ne semble pas du tout intéressé par le fric. Il ne ferait pas une heure supplémentaire pour gagner plus et refuserait de venir m’aider si je le payais.

Dîné hier chez tes parents avec Joëlle qui était dans un jour faste et s’est lancée dans une description de Bénarès qu’elle seule, bien entendu, avait compris, le tout en roulant d’extase les yeux au ciel… C’était tellement admirable de voir ces lépreux, ces mendiants heureux, heureux, se baignant dans le fleuve ! J’ai osé mentionner que ces baignades dans un fleuve où tout le monde jetait de la merde, etc., etc., pouvait avoir des inconvénients… Cela lui a fait pousser des clameurs d’indignation désolée. Comment pouvais-je à ce point ne pas voir et sentir la beauté justement de cette saleté, ce dénuement ! J’ai lancé un regard à ton père qui semblait prêt à éclater de rire. Cette brave femme est vraiment imbuvable à certains moments. Faut la prendre comme une attraction si on ne veut pas l’étrangler. J’ai l’impression que sa méningite ne l’a pas arrangée !

Sur ces bonnes paroles, je t’embrasse et file poster cette babillarde. Jeanne.

La liberté (Arnaud Beaujeu)

Au milieu d’eux tu es assis, un peu de biais

La lumière passe entre les arbres

Accoudé, tu regardes

un autre homme et ton père

reste debout dans l’embrasure

 

 

Tu es debout sur le chemin

et contre la voiture

les bras croisés tu ne dis rien

M’attendais-tu

m’attendras-tu, mon amour ?

 

 

Sous l’escalier, la liberté

les bras le long du corps

Tu vois la vie t’abandonner

tu la suis sans efforts

Cours ! La liberté

la liberté vit dans ton corps

Apprendre à danser (2) Arnaud Beaujeu

Tu chantes la lumière avec la liberté, tu déploies le réel

Tu donnes une inflexion à la ligne des jours, tu apprends à danser

 

Il y a le mouvement du monde, il y a la vitesse du vent

Il y a les danses et les rondes, il y a nos élans

 

Et danse la lumière, sur la ligne d’hiver, sur la rive des mers, sur l’horizon serein

 

La neige tombe dans la neige, les murs et branches sont bordés

De blanc, un rouge-gorge danse entre ruisseaux et fossés

 

L’hiver brille et scintille en son mystère ensoleillé

Le givre suit la branche, une goutte d’eau s’est figée

 

Et danse la lumière entre blancs et bleutés

Tu danses sur la pierre, escaladant chaque rocher

 

Le ballet des oiseaux dans la lumière du soir

T’accompagne en un mouvement de matière en suspens

 

Tu danses les étoiles, regarde l’ombre t’enlacer

Ton enfance apparaître au tourbillon des vents

 

Ta vie devient légère, ton amour plus chantant

 

Long est le tournoiement de nos images dans le temps

Apprendre à danser (Arnaud Beaujeu)

D’un mouvement de l’âme, j’attrape le réel

Comme glisse le pas majeur de l’épopée sur le sol des années

 

J’accompagne la courbe et l’orbe d’une ronde

Au rythme de ma jambe, au soleil de mon bras

 

Jusqu’à ce que, silence, l’approche de ton pas

Vienne guider ma danse et mourir au combat

 

J’esquisse un pas de danse, je rouvre cet émoi

Qui se fend d’une offense et d’un rire aux éclats

 

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