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Au bord du ruisseau…

La lumière et les mots (Arnaud Beaujeu)

Au bord du ruisseau qui s’en va vers la mer, au milieu des roseaux, près du chemin de terre, un enfant accroupi se fabrique un lance-pierre pour défier l’univers
Attraper la lumière qui joue entre mes doigts, toucher une lueur entre l’index et le majeur, ouvrir les yeux sur le grand quoi
Ta main petite feuille ouverte sur blancheur
(© Texte et photo : Arnaud Beaujeu. Tous droits réservés)

Bleu ciel (Arnaud Beaujeu)

Monter au-dessus des vallées où règne un pays pur aux cimes oubliées
Le givre suit la branche, une goutte d’eau s’est figée, la lumière danse entre blancs et bleuté
Elle est au ciel avec les amandiers, roses, blancs et légers, dans le soleil de février, les notes montent vers le bleu
Aussi loin que ton regard portera, par-delà la montagne où l’azur bleu glacé, ton âme fleurira
Le toit en tuiles cascadées, ourlé d’azur et de ciel bleu
Au haut de la colline, la route s’ouvre vers le ciel
(Extraits de « Bleu ciel », suite parue dans la revue Nu(e) n°48, juin 2010)
Tous droits réservés

D’un regard blanc (Arnaud Beaujeu)

L’ombre d’un regard
transperce le voile
transperce le temps

 

*

 

Croix de ton âme
croix des bras
évanescence

 

*

 

De se décomposer
de se fondre et heurter
au temps

*

Puits la lumière
ascendance de l’air
puits la lumière

 

*

 

Gantée de rouge
gantée de sang
et ton élan

 

*

 

Tu mon amour
tu ma naissance
évadée là

 

*

 

Suaire de ma vie
des cavités du temps
morte en effacement

 

*

 

Tu dors
et dans la mort
es-tu ?

 

*

 

J’efface ta lumière
je me souviens de toi
je t’aime

*

 

Trois visages
trois fins
trois regards en chemin

 

*

 

Que regardes-tu
ma douceur au loin
ta joue contre la main ?

 

*

 

Je passe à travers
l’immense lumière
disparais dans le blanc

 

*

 

Tu es une lueur
tu incendies la toile
irradies le destin

 

*

 

Du plaisir de ma vie
à la dépouille en vain
je me retourne encore

*

 

Ta volonté de face
mur contre le destin
à travers le chemin

 

*

 

Je suis de tous les âges
et de tous les émois
ton visage ma voie

 

*

 

Tu lis
tu lis paisiblement
l’œil à travers le temps

 

*

 

Mon secret dans les mains
ton regard dans le mien
debout contre la fin

 

*

 

De grands pans de lumière
des linteaux de lumière
des draps et des rideaux

 

*

 

De grands lits mortuaires
des orgies somptuaires
de la mort les tréteaux

 

*

 

Seul
seul ou contre la fin
viens

 

(texte paru en 2007 dans la revue Nu(e), n°36 : consacré au peintre Michel Steiner, coordination Arnaud Beaujeu, avec les participations de Michel Steiner, Bernard Vargaftig, Willy Ronis, Béatrice Bonhomme-Villani, etc.)

 

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Michel Steiner

le bouquet / texte et photo: Arnaud Beaujeu

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Je cueille un bouquet et je te l’offrirai pour que ta vie s’ensoleille
Eglantines chiffonnées roses, boutons d’or, lys et mauves, fleurs de trèfles, d’orties, coquelicots et sauges
Coquelicot tache rouge, tache d’éternité sur le vent déployé, les genêts taches jaunes sur le bord des fossés
Du blanc du bleu du rose, et des herbes séchées, marguerites légères, fleurs de lin bleu léger
Fleurs mauves éthérées
Et je repartirai vers des pays où l’air ne cesse d’exister

(© Texte et photo : Arnaud Beaujeu. Tous droits réservés)

En patience (Arnaud Beaujeu)

A l’envers du réel : la tentation en négatif de saisir la question. Ici on bâtit des chimères contre les ribambelles du vent. Une buée déforme la perception du temps, le paysage morne, le paysage ment. Et l’eau vient se confondre en purs jaillissements au ciel artificiel dans la cité du temps. Tout brille, tout est lisse et tout est dans l’écran, reflète les couleurs du divertissement…
Car peut-être qu’un jour le temps s’est arrêté, peut-être que ce jour, peut-être qu’à jamais : paroles et silences ne peuvent que frôler la faille d’évidence. Et le mot « désolé » dans sa toute impuissance, le marbre des vieux jours, le saule en sa dormance…
Ou des envies de peu de choses, de plaisir et de nostalgie, de prendre des courants contraires à ceux que nous attendrions. Etre l’homme de verre, enveloppé de brumes, et vivre la vie comme on fume. En corps dans la pénombre ou bien n’être qu’une ombre, disparue même là. Parfois la vue se trouble, un dôme s’éclaire, une cheminée fume, dans la nuit d’hiver…
Brouillard nuit mort obscure, les lignes s’éparpillent…
Mais l’avenir est au bout du virage…
Trouver un lieu où vit le sens, se sauver des lieux morts : une lueur sur la mer, un château dans les airs, bruit de pas, pluie, porte cochère, un rien qui vous effleure, un geste, un peu de pluie, un instant de douceur, un moment dans la nuit…
Une ombre errante par la rue prend un passage à contre-jour, un bruit de pas qui s’est enfui revient, puis une porte claque. Des pas dans cet appartement, des gestes d’existence, une étole a flotté : ce n’était que l’absence…
Mais la pluie tombe à renverse et l’eau dévale les rigoles, tous les arbres s’ébrouent, un pavé se descelle. Signes et passerelles, l’escalier dans la nuit, une cour sur une autre cour, une fuite de puits en puits…
Car tout est en patience et des milliards d’étoiles scintillent sur un noir profond, dont une seule brille à notre horizon. Si ce que la vie nous réserve est écrit dans nos mains, au rouge du matin, l’espoir est par chemins. Départ, se départir, de sa vie, repartir à nouveau. Marcher jusqu’à ce que la vie chavire, aller jusqu’à disparition…
Une colonne vertébrale monte à l’assaut du ciel, s’effiloche au vent. Particules de lumière, le corps en escarbilles de rêve et de matière. Terres en volutes de fumée, sillons de matière mélangée…
Chemin vers l’essentiel…

Arnaud Beaujeu (poème publié dans la revue Thauma, dir. Isabelle Raviolo, décembre 2012), tous droits réservés.