Vient de paraître

XXI suivi de Post Mortem, Arnaud Beaujeu, 5 sens éditions, septembre 2015:

XXI suivi de POST MORTEM commande possible sur le site de l’éditeur: http://www.5senseditions.ch/              …ou sur le site de la FNAC.

1 – L’expérience poétique n’a-t-elle partie liée avec l’exploration du monde spirituel, à travers la porosité de ses cheminements ? Là où les mots font signe, s’ouvrent d’autres rapports au temps et à l’espace de la méditation. Les cartes du tarot des Visconti-Sforza, elles-mêmes créées au XVe siècle à la cour de Milan, m’ont invité à rechercher une parole créative qui outrepasse la raison discursive, pour tenter d’opérer une sorte de tirage divinatoire, enquête à la jonction des Verbes physique et métaphysique, dans le creuset d’une alchimie où se rencontrent les influences néoplatoniciennes de Marsile Ficin, les fresques de Botticelli et la mystique de Dante.

2 – Les Arcanes majeurs, au nombre de XXI, ont valeur herméneutique – voire en partie pédagogique – pour Marsile Ficin qui les a classées en sept colonnes (de Jupiter, de Mars, de Vénus, de la Lune, du Soleil, de Mercure et de Saturne). Chaque colonne contient une carte appartenant au monde matériel, une autre au monde intermédiaire, la troisième au monde spirituel. Chaque carte concilie la pensée de Platon avec les valeurs de la Chrétienté. Il s’agit d’accomplir un parcours initiatique à travers les expériences de vie, de mort et de résurrection. Une XXIIe carte, celle du Mat ou de Fou, reste extérieure à ce parcours : du moins son silence parle-t-il à lui seul.

3 – Sans suivre fidèlement cet ordre ésotérique, lui-même nourri d’ambivalences et de renversements, j’ai voulu interroger poétiquement les réseaux et constellations naissant entre ces cartes – deux d’entre elles (le Diable et La Maison-Dieu) ayant disparu, elles sont remplacées dans l’édition par des As du même jeu des Visconti-Sforza. Aussi ne s’agit-il pas pour le lecteur de chercher une correspondance directe entre le texte et son vis-à-vis pictural, mais davantage d’entrer en résonance avec des épaisseurs de sens, de possibles reconnaissances.

4 – Au reste, ce sont à d’autres sources que celles offertes par les cartes que j’ai aussi puisé, notamment à des références propres à la Renaissance italienne. Une récurrence est celle des pèlerins de Dante qui peu à peu sortent de l’Enfer (la Caverne de Platon), pour tomber à l’envers, renaître à la lumière. Une autre récurrence est celle de la Vénus de Botticelli, ami de Ficin à la cour de Florence, et dont on pense qu’il a pu être à l’origine des figures du tarot de Marseille. Enfin le titre XXI fait bien sûr écho à notre propre siècle.

5 – La question des fins dernières – ou question eschatologique – qui relie les deux mondes des morts et des vivants, à travers l’expression d’une parole mémorielle, poétique par excellence, se trouve au cœur des derniers textes de XXI, comme de ce premier ensemble, représentant l’un des deux panneaux du diptyque constitué avec l’ensemble suivant POST MORTEM, dans lequel s’initie une quête parallèle, de l’ordre d’une traversée de l’expérience du deuil et du geste artistique, dans son tracé, son va-et-vient du terrestre au céleste.

6 – « Êtres de passage » est à la fois prière, creusement de la matière et grand-œuvre infini, à la façon dont Giacometti génère une densité négative, un magnétisme noir et pourtant lumineux. « Viens » est aimanté par la présence des toiles de Michel Steiner, peintre de la sur-présence disparue dans le blanc. « Au bout de ta mémoire » inscrit en lettres capitales, en gestes simples et précis, en errance et en effacement, les lieux et prénom de la mort. Enfin, le poème « En suspens » est une plongée dans le souffle et le corps habités d’une nature révélée à son opalescence, quand l’écriture se penche sur le bord du silence.

7 – L’amour, la mort, l’enfance : autant de cartes du destin que ce second pan du diptyque explore avec ses mots, à l’envers de l’absence : POST MORTEM, parce que comme écrit depuis l’autre côté de la poésie. Ainsi l’ensemble du recueil (XXI suivi dePOST MORTEM) est-il une invitation à la traversée des deux mondes, réels et irréels, au revers l’un de l’autre, et que j’aimerais placer sous l’égide de Nerval lorsque ce dernier note dans Aurélia :

« Je ne sais comment expliquer que, dans mes idées, les événements terrestres pourraient coïncider avec ceux du monde surnaturel, cela est plus facile à sentir qu’à évoquer clairement. »

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Esquisses (Arnaud Beaujeu)

L’oiseau dans le ciel blanc traverse la lumière en ombre verticale, le vent porte la vague et les oiseaux chavirent dans le même horizon, c’est la danse des palmes où dans l’ombre un oiseau a traversé le mur
Les pins échevelés, un cri une lumière, ton éveil à la vie, les canes les caniers les vignes les sentiers, fraîcheur odeur de fin d’été, pluies et douceurs de ton passé
De ce chêne moussu suivre la voie des branches qui montent dans le ciel et s’y ramifient, les arbres sont doux, les collines de mousse et dans la croix des branches au creux de la falaise, les feuilles repoussent
Rose tendre des fleurs, le corps épanoui de cet homme endormi, beauté du ciel de verre. Robes blanches la belle allure, bastingage doré, les dames font les élégantes, entre les arbres se profile un horizon
Le vol en ascension de l’oiseau vers le ciel, suspendu dans le vide et contre le ciel bleu, la ligne des nuages d’où le soleil surgit, le velours des blés tendres, la pointe du cyprès, le feuillage argenté des vernes-peupliers

(Poème paru dans la revue en ligne Terre à ciel, rubrique « la vie comme elle va », juillet 2014)

Un champ blond…

Un champ blond l’onde l’air, la candeur de l’été, des champs de blés couchés, saccagés par l’orage. Arbres au bord des routes, les talus d’un naufrage, des tunnels de verdure filent à toute allure : Ambérieu le Far-West, et bientôt, Bourg-en-Bresse… Des acacias se penchent sur le bord de la France, les rideaux flottent au vent de verdure et tu dors dans la tranquillité d’un wagon rouge et or
Et la laideur des faubourgs, les parkings, les barrières, les pauvres égarés, les voitures, la misère. Asphalte, crissement de roues, bitume, goudron, basalte, misère du temps qui passe et du temps mort debout
Le Rhône surface plane, surface criblée par la pluie
Week-end de la Toussaint, chacun dans sa voiture passe à travers la pluie. Les essuie-glaces effacent les brouillards de surface, l’horizon s’enfuit, de nuages en mirages, d’ondées en ennui
Les pêchers orangés, les vignes allongées, de rouge en vert et jaune, et de courbes en vies. La douceur des couleurs, les collines drapées de nuages légers. L’horizon s’enfuit
De collines en collines, de rideaux en rideaux d’arbres ou de pluie

(Arnaud Beaujeu, Extrait d’un texte paru dans le n°26 de la revue N47, juin 2014. Tous droits réservés.)

Vient de paraître : L’Amour de vivre

Arnaud Beaujeu / Michel Steiner

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L’amour de vivre
Revue Nu(e), collection Poèm(e), 115 pages, 2014.

La revue Nu(e), dirigée par Béatrice Bonhomme et Hervé Bosio, édite en complément et de manière occasionnelle des textes courts. Ces ouvrages de petit format constituent la collection Poèm(e).

L’Amour de vivre, accompagné de 12 dessins du peintre Michel Steiner, est le premier livre de poèmes d’Arnaud Beaujeu, et a pour objet la rencontre de la lumière avec les mots.

On ne présente plus Michel Steiner : « Mi arpenteur, mi vagabond, attentif et rêveur tout ensemble, un peintre une fois encore aura tourné autour de ces choses visibles qui se dérobent, et le fascinent parce qu’elles se dérobent ; avec patience, avec impatience ; sans jamais s’en prétendre le maitre, plutôt l’élève étonné ; y cherchant partout des liens, des perspectives, des passages. » Philippe Jaccottet, « Dans la lumière de Vaucluse, Carnets de Michel Steiner et Philippe Jaccottet », Editions Galerie Gérard Guerre – 1983

Arnaud Beaujeu est l’auteur de deux livres sur l’œuvre théâtrale de Samuel Beckett : Matière et lumière dans le théâtre de Samuel Beckett, aux éditions Peter Lang (Oxford, Berne) en 2009 et  Samuel Beckett : trivial et spirituel, aux éditions Rodopi (New-York, Amsterdam) en 2010. Il a publié des suites poétiques dans différentes revues (Nu(e), Arpa, Thauma, Serta, Contre-allées, Terres de femmes, Incertain Regard, l’Atelier de l’Agneau,etc.). Membre du comité de rédaction de la revue NU(e) et coordonnateur de deux numéros (« Michel Steiner », « Anthologie »), il a par ailleurs publié des articles sur la poésie moderne et contemporaine (Bernard Vargaftig, Jean-Pierre Lemaire, Pierre Dhainaut, Marie-Claire Bancquart, Béatrice Bonhomme-Villani, Charles Juliet, François Cheng, etc.).

Entre les collines et la mer sentier de cistes et le bleu-vert de la barbe de Jupiter
On aimerait voler marcher sur la mer, suivre les voies de la lumière qui scintille sur l’eau
N’être que d’eau n’être que d’air, n’être que d’ombre et de lumière
Et l’eau sous l’alizée scintille, la mouette plane au vent
Sous le palmier quelques risées parcourent la surface de la mer

Pays calcaire (Arnaud Beaujeu)

Le chemin fait une courbe entre deux masures abandonnées. Un peu plus loin on arrive à un ancien relais de poste dont une seule fenêtre éclairée laisse à supposer qu’il est habité. Cependant nul ne vient ouvrir au voyageur, comme si ce lieu était hanté. Au reste, la fenêtre demeure allumée durant des nuits entières, sans que personne ne puisse sur ce point-là vous renseigner. Il faudrait enfoncer la porte, ce que personne encore n’a osé faire
Il se dit aussi qu’au haut de la colline, une chapelle a été abandonnée, une chapelle à laquelle on accède seulement par les marches de la forêt. On a creusé dans la roche la courbe de son approche et arrangé au sol la calade des escaliers, dont les pierres peu à peu ont fini par s’enterrer, se desceller, s’éparpiller. Le linteau de son porche s’est lui aussi affaissé. La voûte à moitié éventrée laisse voir les vestiges d’une abside en cul de four, sur laquelle ne reste qu’un peu de peinture bleue
En poursuivant la route, on arrive dans une plaine, à demi-étagée, où les moutons paissent parmi quelques restanques. Le chien du berger les surveille de près, quand son maître debout s’appuie sur une canne. Lorsque le ciel s’assombrit ou que le soleil cogne, l’homme va s’asseoir sur une pierre à l’abri d’une borie, d’où il contemple la campagne isolée
Encore après, des pins, jusqu’à perte de vue. Des pins blancs espacés, à l’odeur de résine entêtante. Ils montent vers le ciel, verts tendus vers le bleu. Vus d’un pont ils forment une mer incessante, un paysage doux aux touffeurs lumineuses. Leurs aiguilles se taisent, comme pour mieux recouvrir les drailles de renards et de sangliers
Puis le chemin soudain commence à monter en direction d’un haut village. Ce chemin muletier passe sous le rocher, surplombe un vallon extrêmement abrupt, au fond duquel coule un ruisseau comme un fil au plus chaud de l’été : en remontant son cours, il est possible d’accéder à des sources gorgées d’eau fraiche auxquelles, empruntant les sentiers, les villageois viennent boire et leurs bêtes se reposer
Après un virage en épingle à cheveu, envahi par le cade et le genévrier, le plateau s’ouvre davantage et devient plus hospitalier. On aperçoit le village aux volets fermés. Il y règne une étrange atmosphère, une pesanteur lourde. On y vit de l’olivier et tous les arbres aux alentours sont taillés en gobelets. Vastes les champs s’offrent alors au pas du voyageur sous l’œil du métayer
Plus haut encore, les monts deviennent plus calcaires et les espaces désolés. Ici et là une ferme, un chêne tortueux, nés de la terre aride. En se baissant, on ramasse une mâchoire de mouton blanchie, une fleur de chardon sèche, une pierre lissée. Au col, on découvre le ciel encore plus bleu sur la ligne des crêtes, les drapés de la pierre qui tombent en plis raides et vertigineux, les hauteurs de lumière, coruscances du ciel et verticalités
(Texte paru dans la revue en ligne Recours au poème, n°89, 26 février 2014). Tous droits réservés.

En descendant dans mon jardin…

En descendant dans mon jardin, centranthe rouge et lilas blancs
j’ai cueilli de l’amour un brin de romarin et d’origan
une immortelle et du jasmin, centranthes rouges lilas blanc
de la santoline et du thym, romarins et seringats blancs
 
L’aubriète et la giroflée se sont perdues dans le jardin, sous les poivres d’âne et l’orpin, l’euphorbe et la grande pervenche, la vipérine faux plantain
Les coronilles entêtantes se mêlent au glaïeul des prés et couvrent de leurs feuilles aimantes l’iris et le genêt d’Espagne, le chèvrefeuille, le laurier
Les cyprès et les arbousiers, les yeuses et le pistachier s’entremêlent, s’élancent, au ciel inespéré ; l’amour s’y réenchante et le vent fait se balancer les chênes blancs, le néflier, les grands érables, le cormier
 
Marjolaine, bardane, alliaires et pavots
Pâquerettes, pas d’âne, épines, mélilots
La bourrache et la chicorée par le pré se sont mélangées
 
Aubépine, brunelle, surelles, céleri
Boucages en ombelles, faucilles et carvi
J’ai jeté quelques graines de fenouil et de salsifis
 
A gouttes fines et serrées tombe la pluie sur les fraisiers, les cerisiers, les framboisiers, tandis qu’à l’intérieur, un feu crépite et que l’osier du panier bruisse à chaque bûche retirée
L’épine vinette et l’églantier abritent le merle et la grive. Le pin d’alep et l’olivier offrent leurs bras comme une rive à la pie grièche et au geai
 
Une chenille, un frelon, un bruit d’aile, une abeille
Un mulot, un grillon, une guêpe, un papillon
Une sauterelle, un bourdon, une araignée, un scorpion
Un orvet, une sitelle, un lézard, un hanneton
 
Et si la vie était légère, l’amour chantant, l’oiseau charmant, et si du printemps à l’hiver, habillés de grâce légère, les amoureux allaient dansant
Un garçon et une fille avancent par le pré. Elle se baisse pour ramasser une herbe et fait le geste de relever une mèche autour de son oreille. Il repartent élancés
 
La sarriette le thym le baguier et le romarin
la vie nous enveloppe de ses jolis parfums
et l’amour nous emporte encore un peu plus loin
la sarriette le thym le bonheur et le romarin

(© Texte Arnaud Beaujeu. Tous droits réservés)

Dessin : Michel Steiner, pour L’Amour de vivre, Arnaud Beaujeu, éd. NU(e), 2014.

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Il est un souffle…

Il est un souffle...

Il est un souffle où tout vacille, où tout est force et équilibre, où tout est libre
Il y avait des oiseaux, des oiseaux par milliers ; ils volaient dans les champs, les arbres et les blés ; des oiseaux comme immenses, certains blancs, d’autres bleus, planant, virevoltant, déployés dans les cieux ; des oiseaux majestueux en nuées d’existences et de rêves amoureux ; des oiseaux merveilleux…
Il est un lieu où rien ne dure, où tout s’exalte par la foi, où tout est pur
Le jour descendait et la lune montait. Le temps s’arrêta un instant. Le bonheur était loin où les grillons chantaient. Le bonheur revenait…
Nous attendrons que le mal passe et que le temps parte en sillons
Il y eut des animaux en vastes étendues de lumière et d’air bleu, de blanches immensités de silence et de feu…
Je t’aime au-delà du réel, même au-delà du raisonnable, et du réel
Horizons roses horizons bleus, au large du réel, un basson si léger. Cascades envolées, cratères d’ombre et de vert, troupeaux dans la vallée, flamants roses éployés…
Sur une ligne continue le bonheur est immense
Et quelques notes de piano, des escarbilles dans la nuit, un jeu de cartes, deux grillons…
Liberté d’être loin pour ne plus revenir

(extrait d’une suite poétique parue dans la revue Thauma n°11 (« Couleurs, Lumière »), septembre 2013)

© Texte et photo : Arnaud Beaujeu. Tous droits réservés.

Un homme à pas feutrés…

Un homme à pas feutrés traverse la lumière à tâtons dans l’espace. Son visage s’efface, il n’en reste plus rien, qu’un trou dans la masse. Tel est l’homme de verre, effacé le mystère, en sa disparition

C’est un scribe l’assis, l’homme sans la matière, au centre redouté. Assis dans son corps grand et dans son mouvement, hiératique. L’aura sans la lumière, l’orbite dans la nuit, la poussière et la vie

(Extrait d’une suite parue dans le numéro 8 de la revue en ligne Incertain regard, dir. Hervé Martin, décembre 2013; d’après les oeuvres de Giacometti)

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Ici (Arnaud Beaujeu)

Ici la roche épouse la forme de nos corps, les châtaigniers s’éternisent

 

La pierre est chaude et l’onde fraîche où les formes affleurent

 

Mais déjà la journée a poursuivi sa course et les nuages viennent

 

(extrait d’une suite poétique « de pierre et d’eau », parue dans la revue Nu(e) n°49, « Bernard Noël », novembre 2011)

 

Ouvrir une fenêtre sur un soleil d’été, dormir sous un cyprès, s’en aller

de l’autre côté de la mer, où la lumière peut s’arrêter, où la lumière est un mystère, éveillé

Et dormir à la belle étoile, écrire des nuits entières, s’en aller

Plonger dans le bleu du ciel ou s’y jeter sans ailes –  au milieu –

s’élever dans les airs, rutilances légères, amoureux

Marcher au bord d’un lac de pierre et de désert, s’en aller

peut-être ou bien rester auprès du cirque des montagnes, s’arrêter

sans savoir ni que faire… ou aller

pour reprendre la route au mystère, et rester

La ligne bleue d’azur où point un œil tout bleu

                                                                                                                 Arnaud Beaujeu

(Texte extrait d’une suite parue dans la revue Thauma n°11 en septembre 2013)